Poème pianiste

Schubert

Le piano pleure son incapacité à se faire texte.

L’eau qui coule de ses notes est une langue étrangement inquiétante, qui dit mais ne parle pas. Paroles incomprises d’une voix quelque part connue, adressées directement à une mélancolie informe, nichée comme un fœtus au cœur de notre inconscient.

Le piano est une eau qui coule sur des rochers martelés. L’eau chante comme un envol. La technique un jour vaguement apprise et oubliée crée un écho indistinct. Chaque note devient vapeur pour s’élever, un instant suspendue, rattrapée et tue par la suivante. Le son vient du dehors et du dedans, ou peut-être va-t-il vers le dedans et le dehors.

Le piano s’est tu. Claquement du couvercle sur le bois. Schubert n’est de nouveau plus que le nom d’un compositeur mort sur une partition, rangé dans le tiroir de bureau d’un individu quelconque.

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Colloque

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Source : Dumont-Legrand Architectes

L’amphithéâtre est cossu et le temps semble s’étirer.

Se piquant de littérature et se gardant de psychologie, les chercheurs se succèdent sur l’estrade, montant toujours plus haut dans des envolées qu’ils ne peuvent empêcher d’être lyriques. Aux vaines injonctions de rigueur répondent de tristes tentatives d’exprimer en vingt minutes le fruit d’heures et de semaines passées seuls. Aussi, l’ennui est-il parfois surmonté dans la salle par une sorte de pitié mélancolique.

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Littérature

Littérature

Tout est sujet à littérature.

Prenez le vent, le temps, la mer, la nature, ou quelque autre chose vaguement verte et mouillée par la pluie.
Faites-en un poème.

Prenez un homme, une femme aimée, ou quelque inconnu vaguement beau croisé dehors. Blasonnez ses yeux et racontez vos émois.
Faites-en un roman.

Prenez vos passions, vos colères, vos indignations. Jetez-les sur papier, à l’encre acide, étoffez-les d’un bel esprit taillé de sarcasme.
Faites-en un essai.

Prenez la mort, prenez l’amour, prenez la beauté, prenez la guerre, prenez tous les lieux communs et faites-en quelque chose.

Prenez la laideur – déjà fait. Prenez-la ville, prenez le métro, prenez les excréments de chien, prenez un café – et faites-en quelque chose.

Tout est sujet à littérature.

Vous ne serez jamais si banal qu’en voulant être original. Et lorsque viendra l’instant, vous resterez, hagard, devant une page désespérément pâle. Les mots resteront suspendus, refusant de couler, roides et morts au bout du stylo.

Parce que vous aurez cherché à écrire quelque chose au lieu de simplement écrire.
Laissez couler ! Jouissance du stylo contre le papier !

Tout est sujet à littérature…

 

[“Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de n’être pas assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. … Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons.” Rilke Lettres à un jeune poète]

Femmes – Philippe Sollers

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« Elle a dit ‘roman’ comme elle aurait dit ‘shit’… Merde… Avec un mépris … Etrange, cette dépréciation, et en même temps cette crainte… La vie mentale de Jane est pourtant un roman incessant. Les uns, les autres, ce qu’ils font, qui ils ont vu, ce qu’ils ont dit, comment ils étaient habillés, leurs voyages, leurs liaisons, tel dîner, telle confidence… Mais ça ! pour elle, c’est la vie, ça ne doit pas être écrit. On doit écrire pour penser ou, à la rigueur, pour poétiser en profondeur. Pas de reflet qui pourrait faire apparaître que l’on vit comme un simple reflet. Elle est elle-même un personnage de roman, mais elle ne veut pas le savoir. Elle pressent là un danger, une possibilité catastrophique, l’horreur d’une vérité qu’il vaut mieux éviter. Quelque chose comme l’increvable, et sourde, et patiente, indestructible vérité nouée en famille, justement… »

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*

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Croatie, août 2015

Sous le vent de ma plume s’envolent des oiseaux
Assoiffés d’océan et qui prennent le large
Pour se noyer, pauvrets, parmi les bigorneaux
Partis à tout jamais, pour un ultim’ voyage.

Voilà que crient des mouettes, et des marins grognons
Qui eux demeur’nt au port et crachent leur envie
De soleil et d’envols au loin vers l’horizon
Prisonniers de la terre dont leurs pieds sont remplis.

Adieu le large ! Adieu la mer !
Et puisse ton roulis me noyer un beau jour
Ensoleillée de toi, nouvelle et solitaire
Et voyageuse aussi, libre de tout amour.

L’Enfant de la haute mer – Jules Supervielle

Critique 15 L'Enfant de la haute mer

« ‘Pourquoi me suis-je jetée à l’eau ? pensait la nouvelle venue. J’ignore même si j’étais là-haut une femme ou une jeune fille. Ma pauvre tête n’est plus peuplée que d’algues et de coquillages. Et j’ai fort envie de dire que cela est très triste, bien que je ne sache plus au juste ce que ce mot signifie.’
La voyant ainsi peinée, une autre jeune fille s’approcha qui avait fait naufrage deux ans auparavant et qu’on appelait La Naturelle :
-Le séjour dans les profondeurs, vous verrez, lui dit-elle, vous donnera une confiance très grande. Mais il faut laisser aux chairs le temps de se reformer, de devenir suffisamment denses, pour que le corps ne remonte pas à la surface. »

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Promenade nocturne

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Nul autre bruit que le bruit de mes pas.

Il a plu. Sous le soir tombant, encore frais, la chaussée luit d’eau, et lui de dos.
Je ne le suivrai pas. Rien d’autre qu’un inconnu. Une simple distraction qui me pousse à le regarder ; et si mes yeux semblent fixes, ils sont flous : je suis déjà loin.

Nul autre bruit que le bruit de mes pas.

Il fait plus sombre. L’air humide a pénétré ma veste et mes bras et mes seins, froid. La rue est vide et s’ouvre à moi, véritable boulevard sur lequel je n’ai qu’à avancer. Je frissonne, d’excitation.

Nul autre bruit que le bruit de mes pas.

Un homme jeune (“Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue”) avance vers moi, beau. Des yeux de chat qui brillent dans un brouillard qui tombe ; je souris. Sourire carnassier de l’homme. J’avance sans m’arrêter, il n’aura rien fait d’autre que croiser ma route.

Nul autre bruit que le bruit de mes pas.

Neige crissante, mes pieds glacés. Aurores boréales au sol, sous l’aurore qui se lève. Lumière de rose : voilà que la rue se termine, et que je m’approche d’un point de vue surplombant le monde.

Nul autre bruit que le bruit de mes pas.

Et soudain, un cri.